Atlantique : le climat redistribue poissons et plancton
Une étude publiée dans Science Advances projette jusqu’en 2100 l’évolution de la biodiversité marine de l’Atlantique nord-est, eaux françaises comprises. Dans un scénario de réchauffement intermédiaire, le nombre d’espèces augmente chez les poissons et les invertébrés du fond, mais recule chez le zooplancton. Les auteurs y voient un risque de déséquilibre du réseau alimentaire, avec des projections nettement moins fiables pour le plancton.
Le réchauffement de l’Atlantique nord-est ne se traduit pas seulement par des pertes d’espèces : il redistribue la biodiversité entre les maillons de la chaîne alimentaire. C’est la conclusion d’une étude conduite par le Cefas, l’agence scientifique britannique chargée de l’environnement marin et des pêches, publiée le 7 octobre 2026 dans la revue Science Advances et relayée ce 5 novembre par la presse britannique.
Les chercheurs ont modélisé, de 1993 à 2100, la diversité de quatre grands groupes vivant dans les eaux qui bordent les îles Britanniques, l’Irlande et la France, de la mer du Nord au golfe de Gascogne : le phytoplancton, le zooplancton, les invertébrés du fond marin et les poissons. Sous le scénario intermédiaire SSP2-4.5, qui suppose des émissions de gaz à effet de serre modérées, poissons et invertébrés du fond gagnent des espèces quand le zooplancton en perd.
Une dizaine d’espèces de poissons en plus d’ici la fin du siècle
Entre 1993 et 2099, la diversité régionale du benthos, ces macroinvertébrés qui vivent sur ou dans le fond comme les vers, coquillages et crustacés, augmente d’environ 45 espèces. Celle des poissons progresse d’environ 10 espèces. Dans les deux cas, la hausse moyenne avoisine 0,2 % par an.
Ces gains reflètent surtout l’arrivée d’espèces d’eaux chaudes venues du sud, qui remontent vers le pôle à mesure que la surface des océans se réchauffe. Les projections pour le benthos et les poissons se limitent toutefois au plateau continental, là où existent des données sur la nature des fonds.
Le zooplancton, ces petits animaux dérivant dans la colonne d’eau dont se nourrissent les larves et de nombreux poissons, suit la trajectoire inverse. Il perd environ une espèce, soit près de 0,1 % par an, avec un recul généralisé de la diversité locale sur le plateau continental. Le phytoplancton, base photosynthétique du réseau alimentaire, décline d’abord puis remonte, pour un bilan net presque nul sur le siècle.
Le phytoplancton se diversifie près des côtes françaises
Les cartes de l’étude révèlent de forts contrastes régionaux. La diversité locale du phytoplancton baisse sur la majeure partie de la zone, mais augmente le long des côtes du sud du Royaume-Uni, de l’Irlande et de la France. Plus le réchauffement est marqué, plus cette zone de hausse s’étend : dans le scénario le plus émetteur, SSP5-8.5, elle devient presque généralisée.
Pour le zooplancton, la mer Celtique et le sud de la mer du Nord cumulent baisse de la diversité et recul de la part d’espèces rares. Les auteurs y lisent une perte de biodiversité qui passe d’abord par la disparition locale de ces espèces peu communes. À l’ouest du golfe de Gascogne et dans une grande partie des secteurs plus septentrionaux, la tendance s’inverse : de nouvelles espèces rares arrivent et la diversité progresse.
Chez les poissons, la part d’espèces rares diminue en mer du Nord, parce que des espèces autrefois peu communes y étendent leur aire de répartition. Dans l’ouest de la zone étudiée, elle augmente au contraire, sous l’effet de nouvelles arrivées.
Un décalage entre proies et prédateurs
Une base de proies diversifiée stabilise le transfert d’énergie vers les niveaux supérieurs de la chaîne alimentaire, un mécanisme que les écologues appellent « effet portefeuille ». Si la diversité augmente surtout chez les prédateurs, comme les poissons piscivores, pendant qu’elle diminue chez le zooplancton, ce découplage pourrait, selon l’étude, déstabiliser les réseaux trophiques et menacer à terme la sécurité alimentaire des pêcheries qui dépendent de la production planctonique.
L’étude mesure un nombre d’espèces, pas des quantités de poisson. Une plus grande variété d’espèces ne signifie pas davantage de prises dans les filets. Des travaux antérieurs du Cefas, publiés en 2023 sur 49 espèces commerciales des eaux du nord-ouest de l’Europe, projetaient déjà d’ici 2060 un habitat plus favorable pour la sardine, l’anchois, le bar, le rouget-barbet ou la sole, et moins favorable pour le cabillaud, l’églefin, le lieu noir ou la cardine.
Quarante ans de relevés, une fiabilité inégale selon les groupes
L’équipe, qui associe au Cefas la Marine Biological Association britannique ainsi que des chercheurs norvégiens, néerlandais et danois, s’appuie sur des séries d’observation de long terme. Pour le plancton, près de 115 000 échantillons du Continuous Plankton Recorder, un collecteur remorqué derrière des navires, couvrent la période 1980-2021 et 292 taxons. Pour le benthos, plus de 29 000 prélèvements de sédiments recensent 3 700 taxons entre 1985 et 2023. Pour les poissons, plus de 38 000 traits de chalut scientifiques réalisés de 1983 à 2020 en comptent 513.
Un modèle d’apprentissage automatique bayésien relie ensuite ces observations à la température, à la salinité et à l’oxygène projetés par les modèles climatiques internationaux CMIP6. Pour la diversité régionale, il explique environ 63 % de la variation chez les poissons et 68 % chez le benthos, mais 41 % pour le zooplancton et seulement 14 % pour le phytoplancton. Pour la diversité locale du plancton, les auteurs qualifient eux-mêmes l’ajustement de faible.
Le phytoplancton pose une difficulté supplémentaire : seuls 15 % des enregistrements sont identifiés jusqu’à l’espèce, si bien que les indices mesurent pour ce groupe une richesse taxonomique plus large. Les projections spatiales et le code de calcul sont publiés en accès libre par le Cefas. Au Royaume-Uni, ces travaux ont été versés à la révision en cours des aires marines protégées, qui porte aussi sur les mesures de gestion des pêches.
Sources principales
- Science Advances : Couce, Greig et al., « From plankton to fish: 21st-century redistribution of marine biodiversity and the changing role of rare species », vol. 12, n° 41, 7 octobre 2026
- Cefas : « New research identifies winners and losers of future climate change on UK fish species », 7 juillet 2023