Faune d’eau douce : l’Europe parmi les régions les plus menacées du globe
Une étude publiée le 29 octobre dans la revue Science cartographie, à l’échelle mondiale, 45 menaces pesant sur 21 490 espèces animales d’eau douce. L’agriculture, les barrages et les rejets agricoles arrivent en tête, et l’Europe, d’abord exposée à la pollution, affiche avec le Maghreb nord-occidental le niveau de menace le plus élevé. Les cartes, établies à partir de la Liste rouge de l’UICN, estiment la probabilité qu’une espèce soit touchée par chaque menace, sans mesure de terrain.
L’Europe affiche, avec le Maghreb nord-occidental, le niveau de menace cumulée le plus élevé au monde pour la faune d’eau douce. C’est l’un des résultats d’une étude dirigée par l’Université McGill, à Montréal, et publiée le 29 octobre 2026 dans la revue Science (volume 394, pages 510 à 514).
L’équipe de Christophe Brabant, doctorant, et de Lars Lønsmann Iversen, professeur de biologie, a produit une carte mondiale détaillée des menaces propres aux espèces d’eau douce. Trois menaces touchent chacune, en moyenne, près d’un quart des espèces présentes dans un sous-bassin versant : les cultures, les barrages et la gestion de l’eau, et les rejets agricoles et forestiers, avec des probabilités moyennes respectives de 0,28, 0,24 et 0,235.
225 cartes pour 45 menaces et cinq groupes d’animaux
Les chercheurs ont travaillé sur 21 490 espèces réparties en cinq groupes : poissons, amphibiens, reptiles, mammifères et odonates, l’ordre des libellules et des demoiselles. Pour chacune, ils ont croisé l’aire de répartition et les menaces recensées par les experts de la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).
Ce travail a abouti à 225 cartes, soit 45 menaces multipliées par cinq groupes, ensuite combinées en un indice cumulé. La méthode, déjà appliquée aux vertébrés terrestres, permet d’estimer pour chaque sous-bassin versant la probabilité qu’une espèce présente y soit touchée par une menace donnée.
Les auteurs ont confronté ces cartes à des données indépendantes. Dans les zones où le risque d’extinction modélisé est le plus élevé, 71 % des menaces sont plus fréquentes que leur moyenne mondiale. Sur 2 568 populations de 600 espèces de vertébrés d’eau douce suivies par l’Indice Planète vivante, les déclins sont plus rapides là où la menace cumulée est la plus forte.
Les menaces diffèrent selon les groupes d’espèces
Le profil des pressions varie d’un groupe à l’autre. Pour les poissons, la pêche est la menace principale sur 37 % de leur aire de répartition, et les barrages sur 30,5 %.
L’agriculture domine sur 45,8 % de l’aire des amphibiens et 31,45 % de celle des libellules et demoiselles, deux groupes qui dépendent aussi de milieux terrestres à certains stades de leur vie. Pour les reptiles et les mammifères d’eau douce, c’est l’exploitation des ressources biologiques, notamment la chasse, qui arrive en tête.
L’étude compare aussi les deux milieux. Pour les sept menaces déjà cartographiées chez les vertébrés terrestres avec la même méthode, les mammifères d’eau douce présentent des probabilités plus élevées que les mammifères terrestres, et le résultat se vérifie chez les reptiles. Les zones les plus touchées ne coïncident pas d’un milieu à l’autre.
L’Europe d’abord exposée à la pollution
En Europe, la menace dominante est la pollution d’origine urbaine, agricole et industrielle. Les auteurs relient ce résultat à une longue histoire de transformation des sols et d’aménagement de l’eau. Dans le Maghreb nord-occidental, la pollution se combine aux barrages et à une forte consommation d’eau.
Le Nil, le delta du Niger et les lacs de la vallée du Rift comptent aussi parmi les zones les plus exposées. Plus largement, les espèces des régions très aménagées, où l’eau est fortement régulée, subissent plusieurs menaces qui se superposent.
Cette carte complète un bilan publié en janvier 2025 dans la revue Nature par une équipe de l’UICN conduite par Catherine A. Sayer, également coautrice de la nouvelle étude. Sur 23 496 animaux d’eau douce évalués, 24 % présentaient un risque élevé d’extinction, et la pollution, issue notamment de l’agriculture, concernait plus de la moitié des espèces menacées. L’étude de 2026 ne dit plus seulement quelles espèces déclinent, mais où et sous l’effet de quelles activités.
En France, un poisson d’eau douce sur cinq déjà menacé
L’article de Science ne détaille pas de résultats par pays. Les données françaises les plus complètes restent celles de la Liste rouge des poissons d’eau douce de métropole, établie en 2019 par le Comité français de l’UICN, le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), la Société française d’ichtyologie et l’Agence française pour la biodiversité.
Sur 80 espèces évaluées, 15 étaient menacées, soit près d’une sur cinq. En ajoutant les espèces quasi menacées, la part atteignait 39 %, contre 30 % en 2010. La grande alose était alors passée de la catégorie « vulnérable » à « en danger critique ».
Les causes relevées recoupent celles de l’étude mondiale : drainage des prairies humides, pollutions et pesticides, rectification des cours d’eau, et barrages qui bloquent la migration du saumon atlantique, de la lamproie marine ou des aloses.
Des cartes conçues pour orienter la conservation
Les auteurs présentent leurs cartes comme une base de référence propre aux milieux d’eau douce, dont les espèces risquent, selon Christophe Brabant, d’être négligées par les cadres mondiaux sur la biodiversité. Lars Lønsmann Iversen indique que les prochains travaux viseront à hiérarchiser les espèces et les zones prioritaires, notamment les aires protégées soumises à une forte pression.
Dans l’Union européenne, les obstacles sur les rivières sont déjà visés par le règlement sur la restauration de la nature, qui fixe l’objectif de restaurer au moins 25 000 kilomètres de cours d’eau à courant libre dans l’Union d’ici à 2030.
La portée des cartes de McGill reste toutefois bornée par leur source. Elles reposent sur les menaces documentées dans la Liste rouge et sur les aires de répartition connues : elles indiquent la probabilité qu’une espèce soit touchée, pas l’ampleur des effets sur ses effectifs.
Les auteurs relèvent aussi que les menaces y sont traitées comme indépendantes, alors qu’elles peuvent se renforcer, et que certaines peuvent être sous-déclarées selon les groupes ou les régions. L’étude ne couvre par ailleurs ni les crustacés ni les mollusques d’eau douce.
Sources principales
- Science : The global geography of threats to freshwater biodiversity, Brabant et al., 29 octobre 2026
- Université McGill : Une équipe de recherche de l’Université McGill dresse une cartographie détaillée des menaces qui pèsent sur la biodiversité en eau douce
- UICN France, MNHN, SFI et AFB : La Liste rouge des espèces menacées en France, Poissons d’eau douce de France métropolitaine, 2019, pages 2 à 5