Le Plan robuste du Shift Project pour faire face aux crises

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Couverture du livre « Réussir à l'ère des crises » du Shift Project : une Marianne aux multiples bras, coiffée du bonnet phrygien, tient un arbre, une maison, un tracteur, une centrale, une usine, une voiture électrique, une éolienne et le symbole CO2.

The Shift Project, groupe de réflexion co-fondé et présidé par Jean-Marc Jancovici, publie un nouvel ouvrage intitulé « Réussir à l’ère des crises. Un plan robuste pour l’économie française » (éd. Odile Jacob) pour remettre les questions énergétiques et climatiques au cœur de la campagne présidentielle.

Flambée du prix des carburants, tensions géopolitiques, été de tous les records… Face aux crises qui se multiplient, la France doit se doter d’un plan, seul garant de sa souveraineté.

Sans plan, nous continuerons à répondre aux crises dans l’urgence, avec des rustines coûteuses et temporaires, au lieu de nous attaquer à leur cause profonde : notre dépendance aux énergies fossiles – gaz, pétrole et charbon.

Libérer notre économie des énergies fossiles s’appelle la décarbonation, et cela prendra des décennies, d’où la nécessité d’un plan.

De plus, face aux turbulences internes et externes qui se multiplient, ce plan doit être robuste, c’est-à-dire qu’il doit nous permettre d’atteindre nos objectifs de décarbonation quelles que soient les circonstances.

En ingénierie, la robustesse désigne la capacité d’un système à fonctionner même si tout ne se passe pas comme prévu. Planifier de façon robuste, c’est donc anticiper les obstacles, se donner des marges de manœuvre, pour ne pas laisser dérailler le train de la décarbonation.

À six mois de l’élection présidentielle de 2027, nous sommes convaincus qu’il est encore possible de doter la France de moyens efficaces pour faire face aux crises.

Réussir la décarbonation, ce n’est pas seulement réduire nos émissions, c’est aussi sécuriser notre économie, renforcer notre souveraineté et mettre de plus en plus de Français à l’abri des chocs énergétiques.

La France peut encore réussir sa décarbonation à condition d’en faire une priorité absolue dès le prochain quinquennat, et de mener de front tous les chantiers requis.

Cela nécessite selon nous quatre principes qui doivent guider toutes nos actions.

Premièrement, il faut réduire le plus rapidement possible notre consommation d’énergies fossiles. L’Union européenne importe aujourd’hui 90 % de son gaz et plus de 95 % de son pétrole.

Pour nous fournir en énergie, élément essentiel de notre économie, nous sommes à la merci de pays fournisseurs aux intentions parfois inamicales. De plus, leur production d’hydrocarbures est, pour la plupart d’entre eux, déjà en déclin ou sur le point de l’être. Il nous faut donc corriger au plus vite cette vulnérabilité.

Deuxièmement, il ne faut pas que nous mobilisions trop de matériaux pour bâtir notre économie décarbonée. L’électrification va, par exemple, nécessiter beaucoup de cuivre. Plus notre transformation sera sobre en matière première, moins nous aurons de risques de ruptures d’approvisionnement.

Troisièmement, il ne faut pas compter sur une trop grande disponibilité de biomasse, c’est-à-dire de production agricole et forestière, pour remplacer les énergies fossiles. Ces ressources sont déjà soumises à de nombreuses pressions aggravées par le changement climatique.

Miser sur une quantité trop importante de biomasse pour produire de l’énergie pourrait engendrer de graves conflits d’usage, et fragiliser encore davantage les sols et la biodiversité.

Enfin, il nous faudra faire face à l’incertitude avec lucidité. Il nous faudra sécuriser notre transformation malgré ces chocs, avoir des plans B, C ou même D pour tenir nos objectifs de décarbonation, diversifier les options pour réduire les risques d’échecs, et savoir trancher et arbitrer.

Transformer l’économie est un effort de longue haleine qui va occuper la France pendant encore au moins vingt ans.

Dans le secteur énergétique, cœur de l’économie, la France dépend à 60 % des énergies fossiles pour le fonctionnement de son économie, voire à 70 % si l’on intègre l’énergie nécessaire à la production et au transport des biens et services que nous importons. C’est ce que nous appelons au Shift Project « l’exposition énergétique ».

Pour sortir des énergies fossiles, nous devons électrifier autant que possible nos activités, que ce soit dans le transport, l’industrie ou encore le chauffage des bâtiments.

Nous devons aussi augmenter notre production d’électricité bas-carbone, en développant d’une part les énergies renouvelables (photovoltaïque, éolien sur terre et en mer), et d’autre part en prolongeant le parc nucléaire historique et en lançant de nouveaux réacteurs EPR2.

Il nous faudra enfin faire preuve de sobriété dans notre consommation d’énergie partout où c’est possible : report vers des modes de transport plus efficaces, réduction du trafic aérien, isolation des bâtiments, maîtrise du déploiement des centres de données et de l’usage du numérique, etc.

Concernant l’agriculture, il faudra là encore planifier pour anticiper les arbitrages sur l’usage de la biomasse entre les (nombreux) secteurs de l’économie qui en réclament pour leur propre décarbonation.

Il faudra aussi revoir le modèle économique du secteur agricole en profondeur pour ne pas laisser les agriculteurs assumer seuls le risque financier de la transition, et s’assurer que la consommation des produits agricoles soit en phase avec l’évolution de la production, en allant vers moins de viande, mais de meilleure qualité, et davantage de protéines végétales et de produits français.

Concrètement, il s’agira de cultiver massivement les légumineuses (pois, soja, haricots, lentilles…), des plantes ayant le pouvoir de fertiliser naturellement le sol en azote, donc de réduire notre dépendance aux engrais azotés de synthèse, tout en produisant des protéines végétales bas-carbone.

Les élevages bovins doivent être transformés, avec la réduction de la taille du cheptel tout en préservant les élevages à l’herbe, les prairies étant de beaux réservoirs de biodiversité et de précieux puits de carbone. L’élevage doit aussi être mieux réparti sur le territoire français, et la polyculture-élevage doit être encouragée.

Plus globalement, les pratiques agroécologiques présentent d’innombrables avantages pour les écosystèmes et leurs habitants (y compris humains) : qualité de l’air, de l’eau, préservation des sols, de la biodiversité, et donc meilleure capacité à résister aux aléas climatiques et aux maladies.

Dans le transport, qui représente aujourd’hui 37 % des émissions nationales, il faut reporter les déplacements de passagers et de marchandises vers des modes moins émissifs et plus efficaces.

Par exemple, 30 à 50 % des trajets quotidiens pourraient être parcourus à vélo, contre seulement 3 à 4 % aujourd’hui. Les transports en commun doivent eux aussi être déployés. Dans les zones rurales, le covoiturage doit être encouragé.

Pour les longs trajets, nous misons sur un triplement du nombre de voyageurs en train à horizon 2050, qui nécessite d’importants investissements dans le réseau ferroviaire et le renouvellement des matériels. Le trafic aérien doit baisser d’au moins un tiers pour atteindre les objectifs de décarbonation nationaux.

Autre levier absolument central : l’électrification des véhicules. Il est ici important de rappeler que sur l’ensemble de son cycle de vie, en comptant donc l’extraction des matières premières et la fabrication des batteries, une voiture électrique émet trois à cinq fois moins de CO2 que son équivalent thermique.

Il s’agit désormais de développer des véhicules électriques abordables (15 000 € avant aides), légers et made in Europe. Dans le transport de marchandises, le report modal du fret routier vers le fret ferroviaire et l’électrification des camions sont aussi deux leviers incontournables.

Pour bien mener ces transformations, la question de l’emploi et de la formation est fondamentale, d’autant que la décarbonation pourrait créer des centaines de milliers d’emplois dans les secteurs clés : électricité bas-carbone, transports en commun, rénovation des bâtiments… À l’inverse, certaines activités comme le transport aérien ou le fret routier vont voir leurs effectifs se contracter.

Il faut donc anticiper dès maintenant ces profondes mutations du monde du travail, donner de la visibilité aux acteurs économiques pour qu’ils identifient leurs besoins en emploi et en compétences, prévoir les formations adaptées, et faciliter les reconversions.

Puits de carbone, cuivre, bâtiment, santé, numérique, sport, défense, culture, territoires… Au-delà des thématiques évoquées dans cet article, le livre Réussir à l’ère des crises aborde de nombreux autres secteurs, et chaque chapitre synthétise à lui seul des centaines de pages de rapports accessibles gratuitement sur notre site www.theshiftproject.org.

Ce livre est justement conçu pour vulgariser nos travaux, à travers des textes accessibles, des récits fictifs pour se projeter dans une France décarbonée, des infographies et des illustrations inédites de Christophe Blain, co-auteur avec Jean-Marc Jancovici de la bande dessinée Le Monde sans fin.

Au total, ce sont des milliers de professionnels et de bénévoles Shifters qui ont contribué à l’ensemble des travaux résumés dans cet ouvrage, et plus de 36 000 donateurs et donatrices qui nous ont soutenus.

Cette campagne a aussi permis au Shift Project de mener une série de consultations auprès des acteurs directement concernés : agriculteurs, élus, soignants, professionnels du sport et, plus récemment, de l’automobile. Cela nous permet de confronter nos analyses aux réalités du terrain afin de présenter un plan co-construit avec celles et ceux qui auront à le mettre en œuvre.

Car relever le défi de la décarbonation appellera une mobilisation collective : pouvoirs publics, entreprises, collectivités, citoyens… Nous avons toutes et tous un rôle à jouer.

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