Auteur :
Pierre-Clément Cazon
Directeur de la publication.
L’Union européenne a profité de la London Climate Action Week pour lancer, le 23 juin 2026, une nouvelle plateforme internationale baptisée Electrify Now. Présentée le lendemain par la Commission européenne, l’initiative vise à accélérer l’électrification des transports, de l’industrie et des bâtiments, trois secteurs encore très dépendants des énergies fossiles. Elle associe l’Union européenne, la présidence brésilienne de la COP30, les futures présidences de la COP31 et de la COP32, le Canada, les Philippines, la Corée du Sud, le Royaume-Uni, l’Agence internationale de l’énergie et l’Agence internationale pour les énergies renouvelables.
L’annonce ne crée pas une nouvelle obligation juridique. Elle installe plutôt un cadre de coopération politique et technique autour d’un objectif désormais clairement formulé : porter la part de l’électricité à 35 % de la demande finale d’énergie mondiale d’ici 2035. Aujourd’hui, selon la page officielle de la Commission, l’électricité couvre un peu plus de 20 % de cette demande finale. L’écart dit beaucoup de la difficulté : produire davantage d’électricité bas carbone ne suffira pas si les usages finaux, les réseaux, le stockage et les chaînes d’approvisionnement ne suivent pas.
Electrify Now intervient dans un calendrier climatique chargé. La COP30 doit se tenir sous présidence brésilienne, tandis que les présidences suivantes veulent déjà inscrire l’électrification dans la continuité diplomatique. La plateforme doit servir à partager des politiques publiques, mettre en avant des projets reproductibles et mobiliser des financements, notamment dans les économies émergentes et en développement.
L’intérêt de l’annonce tient à son cadrage. L’électrification n’est plus seulement présentée comme un levier climatique : elle est aussi décrite comme un outil de sécurité énergétique, de stabilité des coûts et de compétitivité. Ce vocabulaire n’est pas anodin. Depuis la crise énergétique européenne et la volatilité des marchés fossiles, les politiques climatiques cherchent davantage à montrer leurs bénéfices économiques immédiats, en particulier pour les ménages, les industriels et les finances publiques.
Pour l’Europe, cet argument s’inscrit aussi dans la trajectoire de neutralité climatique. L’Union s’est fixé un objectif juridiquement contraignant de réduction nette des émissions de gaz à effet de serre d’au moins 55 % en 2030 par rapport à 1990 et un objectif de neutralité climatique en 2050. En 2026, l’objectif intermédiaire de 2040 a été porté à 90 % de réduction nette. La question n’est donc plus seulement de décarboner l’électricité, mais de remplacer progressivement les usages fossiles par des usages électriques efficaces.
La Commission cite trois priorités pour Electrify Now : électrifier les secteurs clés, moderniser les réseaux et développer le stockage, puis sécuriser des chaînes d’approvisionnement résilientes pour la production d’électricité propre. Ce triptyque est important, car il évite une lecture trop simple de l’électrification.
Dans les transports, l’électrification dépend autant du prix des véhicules et des batteries que de la disponibilité de la recharge et de la capacité des réseaux locaux. Dans les bâtiments, elle passe par les pompes à chaleur, la rénovation et le pilotage de la demande. Dans l’industrie, elle suppose des procédés adaptés, une électricité compétitive et souvent des investissements lourds. Sans planification des réseaux, les usages électriques peuvent se heurter à des délais de raccordement, à des congestions locales ou à une dépendance accrue aux importations d’équipements.
Le point le plus concret est peut-être là : l’électrification réussie n’est pas seulement une substitution énergétique. Elle impose de faire fonctionner ensemble production renouvelable, nucléaire lorsque les pays en disposent, stockage, interconnexions, effacement de consommation, bornes de recharge, chaleur bas carbone et efficacité énergétique. C’est ce qui rend l’objectif de 35 % ambitieux : il demande une transformation des infrastructures autant qu’une addition de nouvelles capacités électriques.
La même séquence londonienne a aussi remis le méthane au centre du débat. L’Union européenne et le Canada, coanimateurs du Global Methane Pledge, ont salué l’appel à l’action lancé par le secrétaire général des Nations unies. Le méthane est le deuxième contributeur au réchauffement après le dioxyde de carbone, mais son action sur le climat est beaucoup plus rapide à court terme. Réduire les fuites et les rejets dans l’énergie peut donc produire des effets climatiques plus immédiats qu’un certain nombre de mesures de long terme.
Les chiffres donnent la mesure du problème. Selon l’Agence internationale de l’énergie, près de 100 milliards de mètres cubes de gaz pourraient être rendus disponibles chaque année en réduisant les émissions de méthane liées au pétrole et au gaz, et 100 milliards supplémentaires en éliminant le torchage non urgent. L’AIE estime aussi qu’environ 70 % des émissions de méthane issues des combustibles fossiles peuvent être réduites avec des technologies déjà disponibles, dont une part importante sans coût net aux prix de l’énergie de 2025.
Cette réalité nuance le discours sur la sécurité énergétique. Une partie du gaz extrait est aujourd’hui perdue par fuites, ventilation ou torchage, alors même que les pays importateurs cherchent des approvisionnements stables. La réduction du méthane n’est donc pas seulement une promesse climatique : c’est aussi une politique de sobriété industrielle appliquée aux chaînes fossiles restantes.
Pour le public européen, Electrify Now peut sembler lointain. Ses effets se joueront pourtant dans des décisions très concrètes : rythme de déploiement des bornes de recharge, capacité à raccorder les projets renouvelables, rénovation des logements, développement des pompes à chaleur, électrification de certains procédés industriels, prix de l’électricité et qualité de la planification territoriale.
L’annonce a aussi une limite évidente : elle ne garantit pas que les pays participants adopteront des politiques compatibles avec l’objectif de 35 %. Une plateforme internationale peut accélérer la diffusion de bonnes pratiques, mais elle ne remplace ni les normes, ni les investissements, ni les décisions budgétaires. Le succès se mesurera donc moins au nombre de partenaires affichés qu’à la vitesse réelle des raccordements, à la baisse des consommations fossiles et à la capacité des États à protéger les ménages modestes des coûts de transition.
Le point différenciant est là : l’électrification n’est pas une baguette magique climatique, mais elle devient l’un des rares leviers capables de lier baisse des émissions, moindre dépendance aux combustibles importés et modernisation industrielle. Encore faut-il que les réseaux et les usages progressent ensemble. Sans cette cohérence, le slogan restera diplomatique. Avec elle, Electrify Now pourrait devenir l’une des passerelles les plus concrètes entre les objectifs climatiques des COP et la vie quotidienne des Européens.
Crédit image : Nenad Stojković / Shixart1985, licence CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.