Auteur :
Pierre-Clément Cazon
Directeur de la publication.
La crise des scolytes ralentit dans plusieurs de ses foyers historiques, mais progresse désormais en altitude. Depuis 2018, plus de 110 000 hectares de peuplements d’épicéas ont été touchés en France, dans les forêts publiques comme privées, pour environ 20 millions de mètres cubes de bois scolyté. Le bilan publié en septembre 2026 par l’Office national des forêts (ONF) fait apparaître une situation très contrastée : les attaques reculent globalement depuis 2022, tandis que des foyers restent actifs dans le Jura et atteignent des secteurs plus élevés des Alpes.
Le Grand Est, la Bourgogne-Franche-Comté et l’Auvergne-Rhône-Alpes sont les principales régions touchées depuis le début de la crise. Dans les territoires les plus affectés, la quasi-totalité des épicéas de plaine situés sous 800 mètres d’altitude a été décimée, selon l’ONF.
L’insecte principalement responsable de ces mortalités est le typographe (Ips typographus), un scolyte naturellement présent dans les forêts d’épicéas. Il se reproduit sous l’écorce et ses galeries endommagent les tissus conducteurs de l’arbre. Les épicéas affaiblis par les sécheresses sont particulièrement vulnérables, mais de fortes populations de typographes peuvent également coloniser des arbres encore vigoureux.
Le déclenchement de la crise en 2018 a coïncidé avec des conditions particulièrement défavorables aux épicéas. Les sécheresses répétées réduisent leurs capacités de défense tandis que des périodes suffisamment chaudes favorisent l’activité et le développement des insectes. L’intensité des dégâts dépend néanmoins aussi de la météo de chaque saison, de l’état des peuplements et du niveau local des populations de scolytes.
Le massif jurassien illustre ce ralentissement encore incomplet. Au plus fort de la crise, entre 2019 et 2020, plus de 85 % des épicéas exploités étaient infestés ou dépérissants. Cette part est désormais passée sous les 50 %, selon l’ONF, qui observe une diminution de l’épidémie depuis 2022.
Les dégâts accumulés restent considérables. Les scolytes ont mis à nu entre 5 000 et 6 000 hectares de forêt publique dans le massif jurassien depuis le début de la crise. Des différences importantes persistent également d’un secteur à l’autre : en 2026, les coupes sanitaires représentent encore 80 % des bois récoltés à Saint-Claude, contre 40 % à Labergement-Sainte-Marie.
À l’échelle de l’ensemble des forêts publiques françaises, 721 000 m³ d’épicéas ont été récoltés pour des raisons sanitaires entre les étés 2025 et 2026. Ce volume correspond à un peu moins de la moitié du volume total d’épicéas récolté annuellement dans ces forêts. Au pic de la crise, entre les étés 2019 et 2021, les coupes atteignaient environ 2,5 millions de m³ par an.
La progression vers l’altitude constitue l’une des principales évolutions observées en 2026. Le typographe atteint désormais les zones les plus hautes du massif jurassien ainsi que des peuplements des Alpes, notamment en Isère, Savoie et Haute-Savoie.
Ces épicéas poussent dans des conditions historiquement plus favorables à l’essence que les peuplements implantés à basse altitude. Leur infestation ne signifie pas que l’ensemble des épicéas de montagne est menacé à court terme, mais elle montre que la crise ne se limite plus aux pessières de plaine les plus vulnérables à la chaleur et au manque d’eau.
La surveillance reste active en 2026. En Auvergne-Rhône-Alpes, le Département de la santé des forêts a installé début avril un réseau régional de pièges relevés chaque semaine jusqu’à la fin juin pour suivre l’essaimage de la première génération de typographes. Ces observations permettent de suivre la dynamique de l’insecte et d’orienter la surveillance des peuplements.
Lorsqu’un foyer actif est identifié, la rapidité d’intervention compte. Les arbres encore colonisés peuvent être abattus et les bois évacués ou traités avant l’envol de la génération suivante. Une fois les insectes partis, la coupe d’un arbre mort n’a plus le même intérêt pour limiter directement la propagation du typographe.
La mortalité de l’arbre ne signifie pas non plus que son bois est inutilisable. Les champignons associés aux attaques peuvent donner au bois une coloration bleu-gris qui entraîne un déclassement commercial. L’ONF indique cependant que ses qualités mécaniques sont conservées : l’épicéa scolyté peut notamment continuer à être utilisé comme bois de construction.
Cette différence entre l’état sanitaire de l’arbre et les propriétés du matériau est importante pour les territoires forestiers, car les volumes concernés sont considérables. Une partie des conséquences économiques de la crise vient ainsi de la baisse de valeur et de l’arrivée rapide de grandes quantités de bois sur le marché, plutôt que d’une impossibilité systématique de les valoriser.
Dans les secteurs les plus fortement atteints, la gestion ne consiste plus uniquement à traiter les foyers actifs. Les parcelles ouvertes par les mortalités doivent aussi être reconstituées en tenant compte de températures plus élevées et de sécheresses plus fréquentes.
L’ONF développe notamment une approche dite de « forêt mosaïque », qui vise à diversifier les essences et les structures des peuplements, tout en maintenant des éléments comme les zones humides, le bois mort et les espaces consacrés à la biodiversité. Une forêt composée de plusieurs essences et de peuplements différents limite également la quantité de bois sensible au même ravageur sur une grande surface.
Le renouvellement des parcelles sinistrées dépend aussi des soutiens publics et de leur cadre réglementaire. En France, les aides au renouvellement forestier ont connu plusieurs évolutions en 2026, avec des conséquences pour les dossiers de propriétaires souhaitant reconstituer leurs peuplements.
Huit ans après le début de l’épidémie, les scolytes ne progressent donc plus partout au même rythme. Le recul observé dans plusieurs secteurs de plaine s’accompagne du maintien de foyers très actifs et d’attaques à des altitudes plus élevées, ce qui déplace progressivement les zones où la surveillance forestière est la plus nécessaire.
Crédit image : Moinats / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0. Image d’illustration.