Avenir commun durable : une coopération multidimensionnelle au service du vivant

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« Nous ne devons jamais oublier que nous sommes des vivants au sein d’un monde vivant. » Cette réflexion d’Edgar Morin exprime avec une grande simplicité l’un des enjeux fondamentaux de notre époque : reconnaître notre appartenance au vivant et comprendre que l’avenir des sociétés humaines est indissociable de celui des écosystèmes qui les rendent possibles.

Cette prise de conscience appelle une nouvelle manière de penser notre relation à la planète. Michel Serres, dans son ouvrage Le Contrat naturel, publié en 1990, nous invite précisément à inventer un nouveau lien entre l’humanité et la Terre. Il écrit : « Il y a un lien à inventer entre l’humanité en train de créer son unité et cet objet nouveau qu’est la planète Terre. » Ces propos nous conduisent à considérer que les relations entre les sociétés humaines ne peuvent plus être pensées indépendamment de leurs relations avec le vivant.

Ces réflexions constituent le point de départ de la démarche partagée en 2026, dans le cadre de la chaire « Avenir Commun Durable » du Collège de France.

Les crises écologiques, climatiques, sanitaires et géopolitiques qui traversent notre siècle révèlent une réalité désormais incontestable : l’humanité ne pourra relever les défis qui l’attendent sans repenser profondément sa relation avec le vivant. L’effondrement de la biodiversité, les bouleversements climatiques, la dégradation des écosystèmes, l’épuisement des ressources naturelles, les pollutions diffuses, les tensions sur les métaux critiques ou l’émergence de nouveaux risques sanitaires ne constituent pas une succession de crises indépendantes. Elles sont les manifestations d’une même rupture entre les sociétés humaines et les grands équilibres écologiques.

Face à ce constat, les sciences ont une responsabilité nouvelle. Elles ne peuvent plus seulement produire des connaissances ou développer des technologies toujours plus performantes ; elles doivent contribuer à reconstruire des trajectoires de développement capables de concilier préservation du vivant, santé des écosystèmes, économie circulaire et bien-être des sociétés humaines.

Cette ambition suppose un changement profond de paradigme. Pendant des décennies, le développement s’est construit selon une logique d’économie linéaire qui s’appuie sur l’extraction des ressources, la transformation de la matière et la dégradation des environnements. Aujourd’hui, cette approche atteint ses limites. Les défis contemporains imposent de passer d’une économie essentiellement extractive à une économie régénérative, dans laquelle les activités humaines contribuent non seulement à réduire leurs impacts, mais aussi à restaurer les capacités fonctionnelles des écosystèmes et à renforcer les liens de coopération entre les sociétés et leur environnement.

La nature ne constitue plus seulement un patrimoine à préserver ; elle devient également une source d’inspiration scientifique et un partenaire d’innovation. Les mécanismes élaborés par le vivant au cours de l’évolution offrent des modèles d’organisation, de coopération, de résilience et d’efficacité qu’il devient possible de comprendre, de respecter, d’imiter et de valoriser de manière responsable. Les solutions fondées sur la nature prennent alors une dimension nouvelle : elles deviennent le point de rencontre entre connaissance scientifique, restauration écologique et innovation.

C’est dans cette perspective que s’inscrivent les recherches que nous souhaitons mettre en lumière. Elles explorent notamment les possibilités offertes par les phytotechnologies pour protéger et conserver les écosystèmes, mais également restaurer des milieux dégradés ou pollués, avec des objectifs opérationnels pouvant être déployés sur le terrain et à grande échelle. Ces approches mobilisent différentes stratégies complémentaires : restauration écologique, phytosorption et gestion écoresponsable des espèces exotiques envahissantes. Elles visent à réduire les pressions exercées sur les milieux, à limiter la dispersion des contaminants, à favoriser le retour des fonctionnalités écologiques et à accompagner la restauration de la biodiversité.

Une meilleure compréhension des espèces végétales étudiées a progressivement révélé une propriété particulièrement intéressante : certaines d’entre elles présentent des compositions minérales inhabituelles, résultant notamment de leurs capacités d’accumulation et de tolérance à certains éléments métalliques. Cette observation a constitué le point de départ d’un nouveau concept scientifique : l’écocatalyse.

L’écocatalyse illustre une manière originale de faire dialoguer écologie et chimie. Les plantes, en interaction avec leur environnement, peuvent concentrer certains éléments métalliques et contribuer à la formation de matériaux minéraux aux propriétés catalytiques singulières. Ces écocatalyseurs deviennent ensuite des outils pour développer des transformations chimiques selon des approches plus sobres en ressources et intégrant les principes de la chimie durable. Ainsi, des biomasses issues de stratégies de restauration écologique ou de gestion des espèces envahissantes peuvent devenir des ressources pour l’innovation, notamment dans les domaines de la chimie fine, de la santé, de l’agroécologie et du bien-être.

Cette démarche ne se limite donc ni à la restauration des sols, à la dépollution des systèmes aquatiques ni à la valorisation de biomasses végétales. Elle propose une articulation nouvelle entre restauration écologique et création de valeur, dans laquelle les processus biologiques deviennent des sources d’inspiration et de ressources pour concevoir des technologies respectueuses du vivant. Elle ouvre ainsi des perspectives pour une économie régénérative, dans laquelle la restauration des écosystèmes et l’innovation scientifique ne sont plus considérées comme des objectifs indépendants, mais comme les composantes d’une même dynamique.

Cette ambition repose sur une coopération à six dimensions, qui constitue le fil conducteur de l’ensemble des recherches partagées dans le cadre de la chaire « Avenir Commun Durable ».

La première est la coopération au sein du vivant, fondée sur les interactions entre plantes, microorganismes, sols et écosystèmes, dont les mécanismes inspirent les stratégies de restauration écologique et les solutions fondées sur la nature.

La deuxième est la coopération entre les disciplines, où l’écologie scientifique dialogue avec la chimie du Vivant, les sciences des matériaux, la biologie, l’ingénierie des procédés et les sciences économiques afin de produire des connaissances et des innovations qu’aucune discipline ne pourrait développer isolément.

La troisième est la coopération entre recherche fondamentale et innovation, qui transforme les défis environnementaux et industriels en questions scientifiques, tout en assurant le transfert des découvertes vers des solutions concrètes au service de la société.

La quatrième est la coopération entre biodiversité et développement économique, en faisant de la restauration écologique un levier de création de valeur à travers l’économie régénérative, le recyclage des métaux critiques, les écocatalyseurs et les nouvelles filières biosourcées.

La cinquième est la coopération entre les acteurs, associant chercheurs, industriels, collectivités, gestionnaires d’espaces naturels et citoyens dans une dynamique de co-construction où les connaissances scientifiques répondent aux besoins des territoires et des sociétés.

Enfin, la sixième est la coopération entre les sociétés humaines et le vivant. Elle constitue la finalité de l’ensemble de la démarche : faire évoluer notre modèle de développement vers une relation de réciprocité avec les écosystèmes, dans laquelle les innovations humaines contribuent simultanément à la restauration de la biodiversité, à la résilience des territoires et au bien-être collectif.

Ces six dimensions sont indissociables d’un principe transversal : une éthique et une responsabilité écologiques. Celles-ci conduisent à considérer que toute innovation doit être évaluée non seulement au regard de sa performance scientifique, technique ou économique, mais également de sa capacité à préserver les ressources naturelles, restaurer les fonctionnalités et équilibres écologiques, réduire les impacts environnementaux et contribuer au bien commun. Elles invitent à penser simultanément les enjeux de biodiversité, de santé des écosystèmes, de souveraineté industrielle, de justice intergénérationnelle et de responsabilité envers les territoires.

L’écocatalyse illustre particulièrement cette vision. Les plantes capables d’accumuler naturellement des métaux ne sont plus uniquement considérées comme des outils de dépollution ou de restauration. Elles deviennent des partenaires biologiques capables de contribuer à la constitution d’architectures minérales originales que la chimie peut ensuite valoriser selon des procédés sobres en ressources et aux impacts maitrisés. La restauration écologique devient ainsi le point de départ d’une innovation responsable, conciliant excellence scientifique, création de valeur et régénération des écosystèmes.

Construire un avenir partagé durable suppose enfin de former une nouvelle génération de chercheurs capables de dépasser les frontières disciplinaires, d’intégrer les enjeux écologiques à chaque étape de l’innovation et de développer des solutions inspirées du vivant répondant aux attentes de la société.

L’avenir partagé durable ne repose pas sur une opposition entre écologie et développement, entre recherche et innovation ou entre nature et industrie. Il naît de leur coopération, guidée par une éthique de la responsabilité écologique qui fait de la science un acteur de la régénération du vivant autant que du progrès des sociétés humaines.

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